Ville de Gardanne
http://www.ville-gardanne.fr/A-la-vie-a-la-mort
A la vie, à la mort
Festival d’automne / Energies 165 - Bruno Colombari
jeudi, 22 novembre 2001
/ Bruno Colombari

Comment représenter la mort - réelle ou symbolique - au cinéma ? Plusieurs films ont apporté des réponses, lors du festival d’automne. Mais de C’est la vie à Sobibor en passant par le cas Pinochet, The Navigators ou Kandahar, le courage, la volonté et le désir de vivre ont crevé l’écran.

Savez-vous ce qui se passe quand l’on fait un vrai tour du monde ? On finit par revenir à son point de départ. C’est ce qui s’est passé cette année au festival d’automne, où le local et le mondial se sont complétés comme jamais. Entamé dans les décors de La Maison, le centre de soins palliatifs de l’avenue de Nice (avec C’est la vie, de Jean-Pierre Améris), le festival s’est achevé par un court-métrage tourné quasiment devant le cinéma, sur le cours Forbin (Tête de chou, de Stéphane Secq).

Entre les deux, les six mille voyageurs immobiles ont traversé les océans et les continents, de la Guinée (Le ballon d’or) au Japon (De l’eau tiède sous un pont rouge) en passant par la Chine (Beijing bicycle), le Chili (Le cas Pinochet) ou les États-Unis (Queenie in love). Au bout de douze jours et cent soixante quinze projections (certains festivaliers ont atteint la quarantaine de films vus), que reste-t-il de cette édition 2001  ?

Le trouble né du film de Laurent Cantet, par exemple. Avec l’Emploi du temps, l’histoire d’un homme qui s’enferme dans un énorme mensonge sur son travail, le réalisateur de Ressources humaines amène le spectateur à s’interroger sur ses propres choix de vie, son enfermement, son désir de liberté... « Un film d’angoisse, explique le réalisateur. J’ai cherché à ce que l’image soit dissoute dans le noir ou dans le blanc, que le personnage soit de plus en plus fantomatique. Pour moi, c’est l’histoire d’une tentative d’évasion. » Dans un autre registre, l’Anglais Ken Loach fait une démonstration terrifiante du désastre entraîné par la privation des chemins de fer britanniques. Commencé dans l’humour et la dérision, The Navigators (sortie nationale janvier 2002) s’achève par le drame, inévitable lorsque l’on sacrifie la sécurité et la compétence à la rentabilité immédiate.

Et puis il y a eu le premier soir C’est la vie, le film de Jean-Pierre Améris. Très attendu (toutes les places étaient réservées une semaine à l’avance), le long-métrage tourné dans les décors de La Maison n’aura pas déçu : même si l’histoire d’amour entre Jacques Dutronc et Sandrine Bonnaire occupe l’essentiel de l’intrigue, l’ambiance du centre de soins palliatifs est fidèlement rendue. Deux malades ont joué leur propre rôle, de même que le cuisinier, Thierry Raso. Il était d’ailleurs présent avec Jean-Pierre Améris, le réalisateur : « j’ai vite vu que Thierry pouvait jouer dans le film. Au départ, il était réticent, mais il a réussi à convaincre et à séduire Emmanuelle Riva, une grande actrice des années 60 qui n’a pas un caractère facile. »

Un qui n’a pas non plus le caractère facile, c’est Pierre Bourdieu, le sociologue que Pierre Carles a suivi pendant deux ans. « J’ai filmé surtout un être humain, raconte-t-il, quelqu’un qui ne passe pas à la télévision. » Son prochain film s’appellera Enfin pris, et traitera des nouvelles formes de censure à la télé.

La nouveauté du festival, cette année, aura été le ciné-conte : une forme originale de mixage entre le cinéma et le spectacle vivant, en l’occurrence le conteur Abdoulaye Diop et le musicien Nuru Kane. Venus du Sénégal, ils ont fait découvrir au public quelques rudiments du wolof (la langue majoritaire) et les instruments traditionnels à base de calebasse. Seul regret : que le film (Le ballon d’or, de Cheik Doukouré) n’ai pas été intégré au spectacle afin d’assurer une continuité entre la scène et l’écran.

Si les enfants ont finalement primé deux films cette année (La table tournante, de Paul Grimault, et Pas d’histoires, douze courts-métrages sur le racisme au quotidien), le jury jeunes (16-25 ans) accompagné par le service jeunesse et les Alluminés du ciné est tombé d’accord sur De l’eau tiède sous un pont rouge. « Maintenant, on est prêt à aller au Japon pour remettre le prix à Imamura, » plaisante Mickaël. « Visionner tant de films en si peu de temps, c’est vraiment prenant, » témoigne Virginie. « Ce n’est pas simple de départager des films si différents, » ajoute Émilie. Pour Stéphane, « le ressenti, c’était le critère principal pour nous, avant la technique.  » Inès avait suivi le jury de l’extérieur l’an dernier : « j’ai beaucoup apprécié. C’est une expérience qui change notre regard. »

Quelques minutes plus tard, lors de la soirée de clôture, le jeune Stéphane Secq venait chercher sa récompense, le prix du public pour son court-métrage tourné en partie à Gardanne, Tête de chou. Primé il y a quatre ans lors d’un concours de nouvelles sur le cinéma, Stéphane a fait du chemin, en passant par une fac de bio et un emploi à Canalvision. Ce premier court-métrage, à la mise en scène particulièrement élaborée, est plus un début qu’un aboutissement. « Maintenant, le film va tourner dans les festivals. Côté télé, TPS est intéressée. » Stéphane travaille actuellement à son prochain court-métrage, intitulé Le film dont vous êtes le héros. En attendant, pourquoi pas, un premier long-métrage, que l’on découvrirait au festival dans quelques années...

Claire Simon : “La culture, on la vole et on s’en empare”

Quelle influence la mondialisation exerce-t-elle sur les cinéastes ? Comment le langage universel du cinéma (celui de l’image, du cadre, du jeu des acteurs sinon celui de la langue) s’adapte-t-il à la nouvelle donne néo-libérale qui assimile un film à un produit  ? La réalisatrice de Coûte que coûte, Claire Simon, est venue à Gardanne débattre avec Maurice Mension, cinéphile et membre du groupe local Attac Gardanne bassin minier. Dans un auditorium bondé à La Médiathèque, après la projection de sept courts-métrages projetés à Cannes, Claire Simon mettait les choses au point : « les États-Unis font plus de profit sur le cinéma que sur les armes. La notion d’exception culturelle ne veut donc rien dire. En France, nous bénéficions d’un système mutualiste : le cinéma finance le cinéma par un prélèvement sur chaque ticket vendu. Autrement dit, les films français sont en partie financés par tous les films sortis en France, y compris les films américains. »

La Société des réalisateurs de films (dont Claire Simon est coprésidente) mène depuis 1968 de nombreuses actions en faveur de la diversité culturelle : Quinzaine des réalisateurs à Cannes, propositions pour limiter le nombre de copies par film, pas d’aide pour les salles qui diffusent plus de la moitié de films venant d’un seul pays... Cette lutte contre l’hégémonie, c’est la même que celle d’Attac, dont Maurice Mension a rappelé les objectifs : « mettre un coup d’arrêt à la mondialisation de la finance voulue par l’Organisation mondiale du commerce et préserver les services publics. » Le système d’aide au cinéma français pourrait également servir d’exemple au niveau européen, afin que la diversité proposée par le festival d’automne (re)devienne la règle et non plus l’exception.