Thierry Gibernon et sa montre à l'envers

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Installé à la Tuilerie Bossy de Valabre l’horloger Thierry Gibernon a remporté en novembre le prix de l’innovation des trophées Art & Co de la Communauté du pays d’Aix*. C’est l’occasion de faire connaissance avec son dernier projet, une collection de montres aussi luxueuses qu’originales, dont les aiguilles tournent dans le sens inverse...

De restaurateur, l’horloger d’art Thierry Gibernon s’est fait créateur de montres, avec des premiers modèles de luxe sur lesquels il a œuvré en orfèvre des milliers d’heures.

Votre cœur de métier est la restauration. Vous venez de vous lancer dans un tout autre domaine.
Aussi bon soit le mécanicien qui répare une Ferrari, entre réparer une Ferrari et en construire une, c’est un autre monde. On le sait pas vraiment, mais dans une montre il y a vingt métiers embarqués : mécanique, physique, chimie, design, ingénierie, électronique, verre, métaux précieux, mathématiques... ne serait-ce que pour faire tenir les lubrifiants au bon endroit, il y a de la physique appliquée. Il y a aussi de la haute couture, c’est le premier bracelet fabriqué avec double rembordé, cousu main, ce qui ne se faisait pas jusqu’à présent.

Pour que le fournisseur accepte, j’ai pris en photo tous mes découpages de cuir du début jusqu’à la réalisation du prototype. J’ai dû le supplier car il m’a dit « on a jamais fait un truc pareil ». J’ai acheté des livres, certains où je me suis pris la tête en voyant que ce n’était que des équations. Et puis à force de chercher, d’annoter, je me suis mis à comprendre des choses. Il a fallu quatre ans, le temps d’ingurgiter certaines choses.

Et combien d’heures de travail ?
Un temps complet pendant un an... réalisé sur sept mois pour pouvoir sortir le premier prototype. Ca m’a demandé de gros sacrifices. Après ça j’étais rincé, il m’a fallu trois-quatre mois pour récupérer, à force de cachets.

L’instant où vous vous êtes dit « j’ai fini » ?
A un moment je me suis forcé à dire, « tu peux toujours aller plus loin, mais là il faut t’arrêter ». C’était en février de cette année, et j’ai livré la montre en mars. J’en ai ressenti une grande libération. Le fait d’être constamment dans la recherche du mieux, c’est beau et difficilement supportable. On est étranglé, tiraillé, constamment sous pression... c’est très motivant mais c’est une quête sans fin, et si on ne fait pas attention, on se perd. A un moment il faut savoir arrêter. En même temps, en travaillant, on explore d’autres choses, ce qui permet, tout en livrant un premier projet fini, de pouvoir bifurquer sur d’autres projets.

Pour espérer s’offrir cette montre, il faudrait être prêt à investir combien ?
Elle est à moins de cent mille... mais à cinq chiffres. Les chiffres romains des heures, c’est d’or, les graduations, de la poudre d’or, la gravure à l’intérieur du cadran, Ante Tempus, c’est une des gravures les plus profondes au monde sur ce type de composants. il a fallu attaquer les technologies au laser, largeur et profondeur des lettres de trois dixièmes sans conicité avec un fond lissé.

« C’est un monsieur qui est tout le monde, et qui a fait beaucoup de sacrifices, beaucoup d’heures supplémentaires pendant quatre ans pour pouvoir se l’offrir. Je lui suis infiniment reconnaissant car il a été un peu comme un mécène ».

Fond lissé ?
Quand vous creusez un trou dans votre jardin, ou a la plage, le fond du trou est incurvé, il y a un cône qui se crée. Pour la gravure c’est pareil, et c’est ce que l’on a fait en sorte d’éviter. On tire les angles de la gravure le plus droit possible et on lisse le fond.

Le client, c’est un émir du Qatar ?
C’est un monsieur qui est tout le monde, et qui a fait beaucoup de sacrifices, beaucoup d’heures supplémentaires pendant quatre ans pour pouvoir se l’offrir. Je lui suis infiniment reconnaissant car il a été un peu comme un mécène, lui qui voulait s’acheter une montre de grande marque horlogère. Je lui ai porté un premier projet, qui l’a laissé froid. Je lui ai parlé de mon idée de montre trigonométrique, et du concept derrière, il a dit ça, ça me plait.

Je l’ai fait participer, comme les autres clients, et il a travaillé pour s’approprier le projet. Il a pénétré dans les arcanes. Je l’appelais quand j’allais attaquer les composants, ou l’étanchéité, je lui disais de venir voir comment ça se passait. Je lui ai proposé les premier prototypes du cadran, la version finale... il a vécu toutes les étapes, et grâce à ses efforts j’ai pu avancer.

Vous n’êtes pas artiste enfermé dans une tour d’ivoire donc.
Je fais appel à un grand nombre de personnes, d’ailleurs une des principales motivations était de véhiculer, transformer le savoir-faire du bassin du pays d’Aix. J’ai parcouru le territoire à la recherche de personnes qui voudraient bien écouter mon histoire, de l’Ante Tempus, et qui accepteraient de s’embarquer avec moi.

C’est comme ça qu’une entreprise qui travaille dans les systèmes optiques embarqués sur les satellites, et une autre dans les semi-conducteurs, travaillent aujourd’hui avec nous pour développer des process, ou des composants. On est allé chercher des technologies au-delà des vingt métiers de base, en faisant en sorte de les trouver chez nous. Et une fois qu’on leur a expliqué, ils ont été ravi de faire entrer la culture horlogère chez eux.

Il faut savoir aussi que sur un produit comme ça j’essaie de travailler le plus possible à main levée, je tente de rivaliser avec des machines de production à 200 000 euros. Ça nécessite énormément de travail, mais ce que je veux c’est que mon client parte en se disant : « j’ai une montre avec des composants qui sortent des mêmes machines, des mêmes industries et des mêmes boîtes de renom mais ma montre, c’est un être humain qui l’a faite. » Il y a beaucoup d’humanité dans ma montre, c’est sa vocation. Ce n’est pas juste une montre qui tourne à l’envers.

« Sur Terre les coureurs tournent dans le sens inverse, quand on va au bal on danse à l’inverse, quand on prend le vin pour le déguster on le tourne comme à l’inverse, quand on écrit nos boucles suivent le sens trigonométrique... »

Parlez-nous du concept derrière ces trois montres.
Au début la première c’est un gros jouet. Et puis je me suis mis à en parler avec les gens... quelqu’un m’a dit que l’Ante Tempus c’était une montre qui permettait de ramener l’homme dans son temps. Le temps de tous, et le temps de chacun. Au fur et à mesure des conversations, je me suis aperçu que j’avais plusieurs esquisses de projets qui avaient tous une suite, une logique, et chacune avait quelque chose de particulier. Mais je l’ai découvert sur le tas, c’est à la fois magique et merveilleux pour moi. Ce qui était une montre est devenue une collection de montres... la première avec un concept philosophique.

Dans l’idée, dans cette collection, les montres contiennent trois fois trois choses. Un concept philosophique. Un côté high-tech. Et un défi humain. Ces trois facettes sont racontées et développées en partie dans chacune des trois montres. Je me suis posé pas mal de questions. Si on regarde bien, collectivement on a cru que la Terre était plate à une époque, quand on arrivait au bout on tombait, et elle était au centre de l’univers, il y avait tout qui tournait autour.

Aujourd’hui, si on se met sur Hubble on va constater que la Terre tourne dans un sens trigonométrique autour du Soleil, la Lune pareil... sur Terre les coureurs tournent dans le sens inverse, quand on va au bal on danse à l’inverse, quand on prend le vin pour le déguster on le tourne comme à l’inverse, quand on écrit nos boucles suivent le sens trigonométrique... même quand on fait les cent pas au téléphone, on suit ce sens-là. je me suis dit « c’est pas possible, il y a un truc ».

« Ante Tempus, pour moi, c’est la première montre qui ne donne pas l’heure, elle donne le temps. »

J’ai pensé au monde des illusions de la mythologie indienne, et notre perception commune des choses qui nous entourent. Le sens où tournent les aiguilles ne sont que le reflet de ce que nous croyons être la réalité. Faut-il croire ce que l’on voit ? Est-ce que je serais prêt à croire autrement si je voyais autrement ? Il s’agit d’apporter des réflexions, une perspective différentes. Ante Tempus, pour moi, c’est la première montre qui ne donne pas l’heure, elle donne le temps. Le temps des hommes qui nous est donné à tous et à chacun.

Son nom de code est la AT 01. Ante Tempus première du nom. Ça me fait penser au robot de la Guerre des Etoiles. A un satellite, quelque chose de numérique, d’un peu primaire, qui ne ferait que tournicoter. Si on regarde bien, la terre n’est qu’un satellite qui nous emmène à à peu près 900 km/h autour du soleil et à 40 mètres/seconde dans l’univers. Elle nous emmène, et nous interroge : qu’est-ce que tu es prêt à accepter de l’univers si je te montre cette réalité là ? et six mois plus tard, est-ce que tu vois les mêmes choses ?

C’est aussi une manière d’interroger ce qu’on est prêt à accepter de croire. On a tellement une exigence de conformité, on a tellement de mal à accepter la différence, eh bien la Terre dans son voyage nous expose à tout ça, elle nous dit je te propose de voir le Soleil, je te propose de voir la nuit... et toi ? Où te places-tu au milieu de tout cela ? Elle nous symbolise nous dans la sphère de l’espace et du temps, en train de nous poser la question de notre adéquation à l’existence et à la vie. Pourquoi on est là.. à quoi sert-il de travailler ? Quel est le sens de toutes ces choses là ?

Si elle tombe en panne, quelqu’un d’autre peut-il la réparer ?
Si l’horloger travaille bien, oui. Je ne fais pas des choses inaccessibles. Il faut simplement se retrousser les manches. Quelqu’un qui travaille bien, c’est quelqu’un de motivé avant tout.

« Le sablier du temps n’est plus vertical mais horizontal. Il dessine le signe de l’infini dans lequel nous oscillons et essayons de comprendre les choses. »

Quid de l’opus numéro 2 ?
La deuxième s’appelle Clair de Lune. En la fabriquant, j’ai retenu cette phrase du livre Amours et autres enchantements [de Sarah Addison Allen, éditions Pocket, ndlr], un livre d’une jeune américaine, très léger, très frais : « Il semblait que la Lune était un trou découpé dans le ciel d’où nous parvenait la lumière de l’au-delà. » Je n’ai pas arrêté de ressasser ça. Jusqu’à me dire mais bon sang, de notre Terre on peut très bien prendre du recul, sortir de l’immédiateté des choses.

Si je regarde par la fenêtre, une feuille met dix secondes à tomber. Je suis dans l’immédiateté. Je me suis dit c’est un peu comme se retrouver à l’intérieur d’un sablier, qui représente l’espace et le temps dans une fiole je suis sur la Terre, dans une autre je suis sur Hubble, la Lune est dans le goulot d’étranglement au milieu et je deviens l’observateur observé. Cette espèce d’élucubration m’a permis de renverser le sablier du temps qui n’est plus vertical mais horizontal. Il dessine le signe de l’infini dans lequel nous oscillons et essayons de comprendre les choses.

Autant de notre point de vue, une feuille met dix secondes à tomber, autant de l’autre bout de la lorgnette, on ne voit même plus la Terre tourner. On ne la voit même plus, on sait juste qu’elle est là, quelque part. Et à l’intérieur de cette fraction de seconde, ce claquement de doigt, il y a toutes les feuilles qui tombent, la circulation des voitures, les gens qui naissent et meurent... Cette montre dit qu’une fraction de seconde peut renfermer des tas d’autres évènements.

Et la troisième ?
La troisième montre sera blanche et noire. Celle-ci dira : dans l’univers il ne fait jamais nuit, il fait toujours jour. Le soleil n’est pas une petite ampoule qu’on allume et qu’on éteint. Et pourtant collectivement nous faisons tous l’expérience de la nuit. C’est cette « nuit » là qui nous a poussé à chercher des réponses sur le Big Bang et l’univers nous a répondu quelque chose. C’est que de n’importe où qu’on le regarde, on arrive à trouver son origine. C’est assez magique.

Cette origine commune, nous interroge sur nos rejets, nos différences. Si collectivement on fait tous le passage dans cette nuit, dans cette ombre, car cette ombre-là est celle de la Terre, individuellement nous faisons tous un passage à l’intérieur de notre propre ombre, et c’est là que nous pouvons nous interroger et découvrir que nous avons tous le temps, le choix, la liberté de découvrir le sens du bien et du mal.

* Étaient aussi nommés : Faire le mur, Myriam sculpture et Deneuville guitares. Félicitations à eux. Voir les résultats complets des trophées Art & Co

Cet entretien est initialement paru dans un format plus court dans Energies 443 du 19 novembre 2015.