Roms : Pari tenu ! Energies n°468 - 7 février 2017 - Jeremy Noé

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La dernière famille Rom hébergée au puits Z a quitté les lieux le mois dernier. Retour sur quatre ans d’une expérience hors-normes et sans équivalent dans la région.

En septembre 2012, deux groupes de Roms expulsés de Marseille et Aix viennent se réfugier sur deux terrains à Gardanne.

La crise migratoire du conflit syrien n’a pas encore pris toute son ampleur que déjà l’accueil des étrangers est en train de passer de mode.

Qu’importe. Le Maire Roger Meï, soutenu par le Conseil municipal, décide d’offrir à ces familles - 92 personnes- un accueil “humaniste et temporaire”  : électricité, eau courante, abri, contre l’obligation des familles d’envoyer leurs petits à l’école. C’était le début d’une aventure humaine de quatre ans et d’un défi insensé : tenter la voie de la solidarité et de l’insertion là où d’autres communes préfèrent jouer des forces de l’ordre et des bulldozers, avec des factures de plusieurs centaines de milliers d’euros...

« Quand nous sommes allés les voir, j’avoue que mon premier réflexe a été de leur demander de retourner d’où ils venaient. Je voulais protéger la Mairie, éviter les troubles à l’ordre public. Dans ma tête je voyais déjà des débordements, des violences, » se souvient Christian Huc, alors chef de la police municipale. Il sera, jusqu’à son départ au printemps 2015, l’un des interlocuteurs privilégiés de la Ville avec ce qu’on appellera bientôt le camp du puits Z.

Tout comme Isabelle Pavloff, assistante sociale au sein du Centre communal d’action sociale, sous la direction de Georges Félouzis. Embauchée comme agent d’accueil polyvalent en remplacement, Isabelle, qui a pendant deux ans effectué des maraudes avec Médecins du monde auprès de toxicomanes dans la rue, voit là l’occasion de retourner sur le terrain. « Georges Félouzis est venu me trouver en me disant que le Maire avait la volonté de s’emparer du dossier, il y avait une dynamique. Georges avait déjà beaucoup de réseau, Christian Huc avait envie de s’impliquer, et je savais que ça allait me plaire. »

Autre acteur majeur du dispositif  : le collectif Roms fédéré dès le départ auprès des familles dans un grand élan humanitaire, et qui abattra en parallèle de la commune un travail considérable pour aider ces familles à prendre leur envol.

Didier Bonnel, l’un des porteparoles, explique : « J’ai relu récemment le compte rendu de notre première réunion de travail. J’ai été stupéfait de voir que nous avions de suite pointé tous les principaux axes de travail, scolarisation des enfants, alphabétisation des parents... Nous avons appris sur le tas... mais encore maintenant, je dirai qu’on n’a pas résolu toutes les questions qui se posent dans ces situations. »

DES DÉBUTS HOULEUX

L’expérience n’aura en effet rien d’un long fleuve tranquille. À un an et demi des municipales, le sujet suscite les interrogations et les peurs - quand il ne s’agit pas de xénophobie, pure et simple.

Des pétitions circulent, tout comme les rumeurs les plus folles (« Il paraît que les Roms ont mangé le chameau du cirque ! »).

On craint une recrudescence de la délinquance, qui n’aura pas lieu. « Les deux-trois familles qui ont été impliquées dans des vols dans les communes voisines, on les a faites partir de suite, se souvient Christian Huc. Avec les voisins directs, ça a été très compliqué. Ils ont fait l’objet d’une recrudescence de cambriolages et ils étaient persuadés que c’étaient les Roms, c’est là qu’il a fallu prouver par A+B que c’était faux. La Gendarmerie a fait son travail et on a eu le fin mot de l’histoire, c’étaient des petits délinquants gardannais bien connus qui se sont régalés de la présence des Roms pour faire retomber la faute sur eux... »

Un matin, on trouve des tags insultants en bas du camp ; une nuit, ce sont des motos cross qui s’invitent dans le camp pour pétarader à qui mieux-mieux devant des familles terrifiées. Les conducteurs sont masqués... pour ne rien arranger, de nombreuses familles sont contraintes de mendier, et le camp est victime de sa bonne volonté.

«  Marseille a viré une partie de sa population Rom qui s’est réfugiée chez nous. On est passé de douze-treize familles à plus de vingtcinq et on a eu des bagarres. Là, j’ai commencé à stresser en me disant qu’on allait arriver au drame et que ça allait retomber sur le Maire,  » se souvient Christian Huc.

De fait, la Ville est isolée. Les soutiens politiques sont quasi inexistants, et les services de l’État et de l’Europe se font prier.

« VOTRE EXEMPLE DOIT GUIDER LES AUTRES »

Mais la Ville travaille -presque- sans ciller. Elle fait partir les familles surnuméraires, et le Maire signe avec les autres une charte de bonne conduite, limitant le recours à la mendicité et obligeant les familles à scolariser les enfants.

Le collectif Roms est particulièrement vigilant sur ce dossier, et multiplie les soutiens scolaires -bien aidé par des instituteurs très volontaires - tout comme les ateliers d’alphabétisation et d’insertion, avec comme mantra : « Si c’est possible à Gardanne, c’est possible ailleurs. »

Au 1er janvier 2014, la Roumanie entre dans l’Europe, c’est la fin du régime transitoire, et les citoyens Roms ont accès aux droits -notamment celui de chercher du travail- comme tout un chacun.

Les services de l’État se déplacent à Gardanne, débloquent des fonds bienvenus. Et le Préfet Michel Cadot, recevant les élus, les services de la ville et le collectif Roms en Préfecture, de souligner en 2015 : « Vous avez appliqué une politique humaine, humaniste, qui est celle de la République Française. L’État vous accompagnera et votre exemple doit guider d’autres communes dans cette dynamique. Nous souhaitons envoyer un signal dès cet automne auprès d’une ou deux familles en capacité de s’intégrer, en leur proposant un logement à l’extérieur de Gardanne. »

Si en 2015, un tiers des familles avaient déjà trouvé une solution, en 2016, les services de la ville mettent un coup de pression à celles restantes : il s’agit de les aider à définir un projet en vue d’une sortie du camp et d’une prise d’autonomie. Ce qui sera fait pour la plupart fin 2016/début 2017.

Le 9 janvier dernier, la dernière famille du puits Z quittait le camp. Une poignée a regagné la Roumanie, d’autres ont intégré des programmes d’insertion en Europe, la majorité est entrée dans un processus d’insertion avec logement et emploi dans la région.

Il leur faudra encore un peu d’accompagnement avant la pleine autonomie. Quant au bilan, il devra encore attendre le chemin de vie des familles, même si la scolarisation des plus jeunes est d’ores et déjà un motif de satisfaction. Histoire de casser le cycle infernal des expulsions et des squats sans avenir...

QUESTIONS À Roger Meï, Maire de Gardanne

Énergies : Pouvez-vous nous rappeler ce qui vous a conduit à vous lancer dans cette expérience ?

Roger Meï : La décision n’a pas été facile à prendre. Je me suis rendu sur place, j’ai vu des familles, dont des enfants, dans une grande précarité à l’approche de l’hiver, et pour moi il était impossible de rester insensible.

Nous avons appliqué les préceptes de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen. Je retiens d’ailleurs, à l’issue d’une réunion publique houleuse, les propos d’une fillette qui disait « Moi dans ma classe il y a un Rom, c’est mon copain. » Je vous mets au défi dans une classe de pouvoir faire la différence entre un petit Rom et un autre...

É. : Quel était le projet ?

R.M. : Nous avons très vite affirmé que l’expérience avait vocation à être temporaire, et nous avons travaillé en direction de l’insertion. Nous avons fait signer aux familles une charte avec un certain nombre de devoirs, dont celui, primordial, d’envoyer les enfants à l’école.

Nous avons travaillé avec le CCAS pour orienter les familles vers une formation, un emploi, un logement. Pour ça nous avons cherché et obtenu des financements de l’État, du Conseil général.

Je voudrais remercier le Préfet Michel Cadot, qui a été d’une grande compréhension, ainsi que son successeur, M. Bouillon, et le sous-Préfet d’Aix, Serge Gouterou. Sans oublier Christian Huc, les agents municipaux, et bien sûr, le collectif Roms, mobilisé dès le début et qui a abattu un travail considérable.

É. : Quel bilan tirez-vous de l’expérience ?

R.M. : Les dernières familles sont parties début janvier.

Sur le plan financier, cela n’a pas coûté grand chose à la commune.

Sur le plan politique, je regrette que les soutiens aient été rares. Certaines villes ont dépensé plus pour des expulsions qui ne régleront rien. Nous avons permis à des familles de commencer à trouver leur place dans la société française et d’offrir des conditions de vie décentes à leurs enfants.

Je considère que nous avons réussi notre pari dans la mesure où les familles sont parties avec une solution. Finalement, je dirais que nous avons pris notre part d’humanité.

POINTS DE VUE CROISES

Géraldine Fermiana Membre du collectif Roms

Je suis enseignante à Peynier et je vis à Gardanne. Je me suis engagée par le biais du Père Thierry Destremeau qui m’a sollicité pour donner un coup de main à l’éducation des enfants.

Quand je suis arrivée au camp, ça a de suite été une évidence de m’engager. Il était impossible d’habiter à un kilomètre du camp et faire comme si ça n’existait pas. Je n’ai pas eu besoin de beaucoup réfléchir, je me suis lancée, aux côtés d’autres enseignants engagés aussi dans le collectif.

Aujourd’hui, je pense à l’une de ces familles qui a pu se poser dans un appartement, et au papa qui rentre le soir du travail, et qui vient participer au soutien scolaire de son enfant... Ça fait chaud au coeur. Au final, ce qu’on a fait à Gardanne, d’autres peuvent le faire ailleurs.

Il ne faut pas avoir peur de le faire. Car quand on fait, on reçoit toujours beaucoup plus que ce qu’on donne

Isabelle Pavloff Assistante sociale au CCAS

Je me suis rapprochée des familles à force de travail sur le terrain : j’étais la première travailleuse sociale qu’elles rencontraient et qui les écoutait, qui venait les voir tous les jours, qui remplissait les papiers avec elles. On parle de relations amoureuses avec les femmes, on leur dit qu’il ne faut pas se marier trop vite, on parle contraception (ce qui leur est inconnu)... rentrer dans une telle intimité, ça crée des liens.

Personnellement, je n’avais aucun préjugé. Et je ne me suis jamais dit que ça n’allait jamais marcher. Il ne faut pas dire ça, sinon on ne fait plus rien ! Il faut se dire qu’on y va petit à petit.

Ce qui me fait plaisir, c’est de me dire qu’avec les partenaires de la Ville, le collectif Roms, le Secours catholique, les Restaurants du coeur, les écoles, les centres de loisirs... on l’a fait tous ensemble, et je crois que c’est pour ça que ça a fonctionné.

 

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