Merci Patron ! et merci François Ruffin

Mis à jour le

C’est l’histoire édifiante des Klur, un couple d’ouvriers laissés sur le carreau par la fermeture d’une usine du Nord fabricant des costumes Kenzo pour le groupe LVMH (présidé par le milliardaire Bernard Arnault) et délocalisée en Pologne. Afin d’éviter aux Klur la saisie de leur maison, François Ruffin (rédacteur en chef du journal Fakir) se met en tête de piéger Bernard Arnault...

Alors que son film Merci Patron ! a dépassé les 200 000 entrées dans toute la France, François Ruffin est venu au 3 Casino à Gardanne en clôture des rencontres du cinéma écocitoyen, le 15 mars dernier. Pour l’occasion, les deux salles du cinéma étaient pleines. Et le réalisateur a longuement répondu aux questions du public et raconté les coulisses du tournage.

Comme un air de Tonton Flingueur
« Pour le négociateur de LVMH, il y a eu un casting ! Quand je l’ai vu arriver avec son crâne rasé et ses dialogues écrits à titre posthume par Michel Audiard, tout droit sorti des Tontons flingueurs, j’ai dis je prends. En vérité, j’ai une très longue histoire avec ce négociateur, pendant un an et demi. On a des rapports d’ordre filial, quasiment d’ordre paternel. Il voulait me faire sortir de ce milieu où je n’étais pas à ma place, et il s’est dit ce garçon a des capacités, il faut les utiliser, et il me propose d’entrer dans la gendarmerie, où son fils est général. Puis d’entrer à LVMH, dans le champagne. »

Peu de moyens, grosse organisation
« Un film comme ça, qui est fait avec peu de moyens, ce n’est que des difficultés. Ce sont des nuits blanches pour se demander où est la brèche en face, quelle stratégie on va mettre en œuvre... C’est beaucoup de travail pour que techniquement le dispositif tienne, et il y a plein de moments où ça ne tient pas. Je suis parfois un tyran pour que les choses se passent comme elles doivent se passer, pour que les gens soient là où ils doivent être. Pour une toute petite organisation, il faut que les boulons soient serrés très sévèrement. »

Le socialiste de LVMH
« Mes relations avec M.Jamet Marc-Antoine Jamet ? [conseiller départemental socialiste et secrétaire général de LVMH] C’est le seul qui réagit vraiment au film, c’est un grand détracteur, il envoie beaucoup de tweets. Quand un article paraît sur le site du journal de son coin, Paris-Normandie, il fait des commentaires plus longs que les articles eux-mêmes. »

De l’utilité de la censure médiatique
« Il y a des médias qui sont contre moi ? Je ne vais pas me plaindre. Grâce aux médias qui voulaient me censurer, j’ai eu une très bonne couverture médiatique. Il y a peu d’effets publicitaires plus magiques qu’une censure qui est révélée. Le problème, c’est que la censure est généralement plus insidieuse que ça. Le coup de Taddéi et Europe 1 qui refusent de recevoir François Ruffin, c’est de l’or en barre ! Je trouve un certain courage à la société des journalistes du Parisien de s’opposer à sa direction. Mais il ne faut pas juger les médias en fonction du temps de parole qu’ils m’accordent. Il faut les juger au temps de parole qu’ils accordent aux Klur de ce pays. Et là, c’est tout autre chose. Sur une journée de France Inter, il y a en moyenne sept minutes de temps d’antenne accordée aux classes populaires. C’est ça qui doit être la vraie mesure d’une parole démocratique dans les médias. »

LVMH aurait pu financer le film
« J’ai souhaité que le film soit financé par LVMH. J’ai dit à M. Jamet que j’en avais marre du bénévolat à un moment donné. Je fais un gros travail de communication pour LVMH. Il m’a dit d’accord, mais c’est combien ? On était tous bénévoles, alors j’ai demandé la note du bistrot, on arrive à 17,90 euros. Il m’a dit "non mais sérieusement" ? Avec ces gens-là, on est sérieux à partir d’un million d’euro. Donc j’ai fait un effort, j’ai fait un tableau Excel, mais quand on est pauvre c’est dur d’arriver à un million d’euros. J’ai proposé d’embaucher un sosie de Bernard Arnault, ou qu’on trouve des figurants pour envahir l’assemblée générale de LVMH, mais finalement ils n’ont pas financé le film. Donc on s’est débrouillé avec des masques en carton. »

Le CDI de Serge Klur
« L’une des morales de ce film, c’est qu’on est parfois plus forts qu’on ne le pense, et ils sont parfois plus fragiles qu’on ne le croit. On a recueilli 60 000 euros en trois semaines pour finir le film. Imaginons qu’il y ait un pépin avec le CDI de Serge Klur. Compte tenu de sa popularité naissante, il faudrait une semaine pour qu’on récolte les 30 000 euros qui lui permettraient de partir à la retraite sans avoir à se lever à 4 heures du matin pour soulever des packs d’eau chez Carrefour.

La deuxième réponse, c’est qu’il y a un truc dans ce pays qui s’appelle le droit du travail. Enfin, ça dépendra si vous vous bougez le cul ! Et peut-être même qu’il sortira renforcé. Je n’ai jamais soupçonné Bernard Arnault d’être bête. Quelle bêtise ce serait de se venger sur Serge Klur ! Ce serait l’étincelle. Il y aurait des manifestations devant les 11 000 Carrefour Market du pays. Au final, je pense que le contrat de travail de Serge Klur est l’un des plus sécurisés du pays. »

Sur les traces de Michael Moore
« Vous trouvez que j’ai un petit air de Michael Moore ? Il me manque quand même 80 kilos ! Je suis un très grand admirateur de Michael Moore, il y a plein de choses à aller chercher chez lui. J’ai vu Roger et Moi vingt fois, mais une des différences artistiques avec ses films, c’est que ces films sont très séquencés, et qu’il n’y a pas d’autre personnnage que Moore lui-même. Je suis présent tout le temps dans mon film, mais les Klur se mettent à avoir une existence propre, le négociateur aussi. Ils vivent tous les trois sans que j’ai besoin d’être là. »

Comment militer autrement ?
« Le film pose aussi la question de savoir comment être militant sans être chiant. Comment inviter les gens à nous rejoindre en manif si ils bloquent un après-midi et qu’ils passent un moment triste et pénible où on dit qu’on va perdre ? Il faut remettre de la joie dans l’univers militant et c’est l’un des objectifs formellement poursuivis par le film. »

<