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Les boues rouges n’iront plus à la mer Energies 424 - Bruno Colombari

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Dans un peu plus de quatre cents jours, Alteo devra arrêter ses rejets de résidus solides en Méditerranée. Au-delà de la polémique engendrée par la poursuite ou non des rejets liquides après 2015, se pose la question de la valorisation des déchets industriels.

DANS LA CARRIÈRE DE MANGEGARRI, LES PELLETEUSES S’ACTIVENT POUR PRÉPARER LES FONDATIONS DU TROISIÈME FILTRE-PRESSE CONSTRUIT PAR ALTEO (EX-PECHINEY). Il ressemblera comme deux gouttes d’eau à celui déjà installé depuis juin dernier à côté et pourra traiter courant 2015 trente tonnes de boues rouges par heure. Et séparer l’eau des résidus de bauxite qui seront stockés sur place, résidus valorisables sous le nom de Bauxaline.

Car il n’y a pas que le filtre qui presse. Chaque jour qui passe rapproche l’usine d’alumine de la date du 31 décembre 2015. Au-delà de cette Saint-Sylvestre, il n’y aura plus de rejets de boues rouges en Méditerranée, comme prévu. Or, si l’industriel (qui a changé plusieurs fois de mains en dix ans, passant de Pechiney à Alcan en 2003 puis à Rio Tinto en 2007 et enfin à Alteo en 2012) a fortement réduit les rejets en mer, il reste encore 180000tonnes par an qui s’écoulent via un pipeline d’une cinquantaine de kilomètres de long jusqu’au large de Cassis.

Jusque là, tout était clair. Puis, début septembre, le conseil d’administration du Parc des Calanques a rendu public un avis favorable à une demande d’Alteo d’utiliser le pipeline pour évacuer les effluents liquides dans la mer, et ce pour une durée de trente ans. Parce que c’est bien beau de sécher les boues rouges, mais une fois que les résidus et l’eau sont séparés, que faire de cette dernière, laquelle contient entre autres de l’alumine, du fer et de l’arsenic ?

« Nous avons étudié plusieurs options, explique Éric Duchenne, directeur des opérations à Alteo. Le lagunage, mais ça prend trop de place. L’évaporation par chauffage, c’est gourmand en énergie. Construire une station d’épuration pour rejeter l’eau dans la Luynes, le coût est énorme. Le recyclage de l’eau dans le circuit, ça nécessite d’enlever les impuretés. L’envoi dans les galeries minières était une option, mais au final l’eau rejoindra la mer. Nos études montrent qu’il n’y a pas d’impact sur la santé et pour l’environnement si on rejette nos effluents à Cassis. »

C’EST DONC CE QU’ALTEO A DEMANDÉ AU PARC DES CALANQUES, DONT LE CONSEIL D’ADMINISTRATION A RÉPONDU PAR UN AVIS FAVORABLE. Grosse colère de Ségolène Royal, ministre de l’écologie, qui rappelle que « Cet avis ne saurait tenir lieu d’autorisation de rejet en mer pour le site Alteo de Gardanne, qui ne peut être délivrée que par le Préfet, au nom de la ministre. »Après avoir reçu Frédéric Ramé, président du groupe Alteo, la ministre précise que l’objectif est de viser « un objectif zéro rejet d’arsenic et de métaux lourds en mer, » et que par conséquent, « la demande d’autorisation de rejets liquides ne sera pas accordée en l’état. »

Enfin, le BRGM (bureau de recherche géologique et minière) est saisi pour faire une expertise indépendante dont les résultats seront connus dans deux mois. « Notre dossier est solide, souligne Éric Duchenne. Nous sommes convaincus que notre solution est la meilleure possible et que l’impact de nos rejets est très faible. »

Roger Meï réplique par une lettre ouverte à la ministre (lire l’édito d’énergies 422 du 1er octobre) en affirmant « qu’il faut tendre vers zéro émission de métaux lourds dans les eaux de Cassis. Mais l’exiger immédiatement c’est contraindre Alteo à mettre la clé sous la porte. » De son côté, Bernard Bastide, deuxième adjoint délégué à l’environnement, rappelle que « aussi bien Pechiney que Alcan, Rio Tinto et maintenant Alteo ont respecté les engagements pris en cherchant à commercialiser la bauxaline par tous les moyens. Alteo a respecté ses engagements sans mettre en cause l’emploi. La ville de Gardanne a été soutenue par le député, le président du conseil général et le maire de Marseille qui sont intervenus auprès du ministère de l’écologie. Le maire a demandé la visite sur place de la ministre Ségolène Royal. Nous avons aussi demandé que la réflexion pour la diffusion de la bauxaline soit reprise. »

DEPUIS UNE VINGTAINE D’ANNÉES, LA BAUXALINE (QUI EST UNE MARQUE DÉPOSÉE DEPUIS 2000) est utilisée comme matériau de remblai et de soubassement de routes ainsi que pour la réhabilitation des centres d’enfouissement de déchets, comme à La Malespine ou à Entressen, sur la commune de Saint-Martin de Crau. En 2011, 84 000 tonnes ont été valorisées de cette façon. C’est bien, mais pas suffisant pour écouler les quelques 350 000 tonnes produites chaque année par l’usine. Au rythme actuel, le site de Mangerarri serait plein entre 2021 et 2026. Soit dans une petite dizaine d’années... « Nous travaillons sur plusieurs pistes, énumère Éric Duchenne : des granulats d’argile expansé, un matériau pour la construction léger et bon isolant thermique et acoustique, des ciments produits à basse température, mais aussi des poudres qui permettent de dépolluer l’eau et les sols. » Un déchet industriel qui ne serait plus rejeté dans la mer et qui servirait à nettoyer des sites pollués : la chimie a parfois le sens de l’humour !

« Nous avons fait des essais sur des parcelles de Saint-Félix, près d’Alès, où rien ne pousse depuis cinquante ans. Sur une parcelle que nous avons traitée avec de la bauxaline et que nous avons ensemencée, l’herbe a poussé. Sur celle d’à côté, non traitée, les semis n’ont pas pris. » La bauxaline peut aussi servir de piège pour les métaux contenus dans l’eau très acide des effluents de mines cévenoles, ou pour réduire la concentration en phosphate des eaux d’épuration. « Alteo investit 1,2 million d’euros de recherche et développement sur ces essais.  »

Une étude de marché estime que 100 000 tonnes supplémentaires pourraient être vendues chaque année, avec un rapport qualité/prix intéressant. La preuve que l’activité industrielle n’est pas toujours incompatible avec l’environnement. Et que préserver ce dernier peut même créer de l’activité, et des emplois...

Comment la bauxite devient de l’alumine

Gardanne est la première usine au monde à avoir expérimenté le procédé inventé par le chimiste autrichien Karl Josef Bayer. C’était en 1893. La matière première est la bauxite, une roche rouge riche en alumine importée de Guinée (à l’origine, elle était extraite des gisements des Baux-de-Provence et de Mazaugues). Le minerai est attaqué à chaud et sous pression avec de la soude pour isoler l’alumine qu’il contient. Puis cette dernière est précipitée et cristallisée. C’est de la poudre blanche qui est ensuite vendue et entre dans la composition de céramiques, carrelages, matériaux abrasifs ou réfractaires et verres spéciaux qui équipent les écrans d’ordinateurs ou de smartphones. Les boues rouges sont les résidus de la transformation de la bauxite en alumine.