Biomasse

La guerre du bois aura-t-elle lieu ? Energies 421 - Jeremy Noé

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A la centrale thermique, les travaux battent leur plein pour passer du charbon à la biomasse, le combustible bois, d’ici 2015. Le projet suscite autant d’inquiétudes que d’incertitudes, tandis que l’industriel et l’État se veulent confiants. Il est cependant vital pour l’avenir de la centrale et l’avenir de nos besoins énergétiques -jusqu’à un changement radical de nos modes de vies.

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L’avenir de la centrale thermique

IL FUT UN TEMPS OÙ LE BASSIN MINIER PORTAIT BRAVEMENT SON NOM, ET OÙ LA CENTRALE THERMIQUE DE LA SNET SE FOURNISSAIT EN CHARBON DANS LES PUITS DE MINE DE GARDANNE ET ALENTOURS. Mais ça, c’était avant. Les puits ayant fermé, la Snet étant désormais propriété de l’allemand E.on, la tranche 4 de la centrale arrivant en bout de course vis à vis des normes environnementales européennes... le groupe a choisi de se passer de charbon qui vient de l’étranger par bateaux puis de nombreux camions et de reconvertir la tranche 4 à la biomasse : le bois, les déchets de bois, traités ou non. Les travaux se déroulent actuellement pour une ouverture à la fin du premier semestre 2015.

Provence 4 Biomasse (son petit nom officiel) pourra ensuite délivrer une puissance de 150MW, soit la consommation annuelle électrique de 440000 ménages, hors chauffage. Elle nécessitera 855000tonnes de bois par an, lequel sera dans un premier temps importé en grande partie de l’étranger, comme le Canada. A terme, l’entreprise entend se fournir exclusivement auprès de la filière bois locale : soit dans un rayon de 400km autour de la centrale. E.on a investi 230 millions d’euros dans les travaux ; l’État lui a garanti un tarif de rachat de l’électricité avantageux, de l’ordre d’un milliard d’euros sur vingt ans (115 € le mégawattheure, contre 40 € aux prix du marché), financés par les consommateurs, via la CSPE, la Contribution au service public de l’électricité.

LE PROJET EST CONTESTÉ : DES CÉVENNES JUSQU’AUX ALPES, EN PASSANT PAR LE LUBERON ET LE COLLECTIF DE VIGILANCE GAZ DE GARDANNE, on s’inquiète des conséquences d’une exploitation industrielle de la forêt du grand Sud-Est : peut-elle supporter une telle charge ? La biodiversité serat- elle préservée ? L’appétit de la centrale - et son impact sur les prix d’achats du bois - ne vont-ils pas plomber les petits consommateurs biomasse (une papeterie à Tarascon...), et ce alors qu’un projet de centrale demandant 180000T de bois par an, Inova, s’élève tout juste de terre à Brignoles ? Tout ceci est-il bien raisonnable ? Du coté de la mairie de Gardanne, comme l’explique Bernard Bastide adjoint à l’Environnement, « La vigilance est de mise et l’on veillera aux conditions dans lesquelles évolue l’approvisionnement. »

Déjà empêtré dans un conflit social qui l’oppose depuis des mois aux salariés du site, E.on fourbit ses arguments, y voit d’abord une « opportunité pour la filière bois-énergie méditerranéenne, » dont seuls 7 sur les 11 millions de tonnes de bois par an sont actuellement mobilisés, laissant 4 millions de réserve. Avec « au maximum 450 000 tonnes mobilisées,  » Provence 4 n’en consommerait que 10%, tout en permettant de structurer la filière et d’assurer des débouchés à une ressource sous-exploitée. Absence d’entretien régulier (et donc mauvaise croissance des arbres, risques d’incendie...), inaccessibilité et morcellement de certains gisements (dont les trois-quarts appartiennent à des propriétaires privés, qui en possèdent chacun moins de dix hectares)... tels sont les maux auxquels Provence 4 se pose comme un remède.

Les exploitants forestiers, justement, se frottent les mains, ravis devant l’éventualité de voir les prix du bois augmenter : « Le bois-énergie apporte un second débouché, explique Sylvie Coisne, présidente de l’Union des forestiers privés de Languedoc-Roussillon*. C’est évidemment favorable pour avoir une négociation plus souple avec l’acheteur, d’autant qu’E.on m’apparaît comme un acteur sérieux et à l’écoute de l’amont forestier. » « On ne peut que se réjouir de constater que le marché se remue pour mieux valoriser l’énergie forestière, » souligne Frédéric Georges- Roux, président du syndicat des propriétaires forestiers du Var**.

Et tandis que le petit poucet Inova Brignoles s’étrangle de l’inflation induite par l’ogre E.on (« Le prix du bois va passer de 23 € la tonne en 2006 à plus de 30 € ! »***), E.on décoche ces deux arguments massue : « L’accroissement annuel de la forêt reste très supérieur au volume d’exploitation » et « (Le projet) devrait induire la création et la pérennisation de plus de 400 emplois sur l’ensemble des filières forêt- bois et biomasse. »

L’État, par l’intermédiaire du Préfet de Région Michel Cadot, y croit dur comme fer. « Si les chiffres d’approvisionnement présentés par Inova sont insuffisants et ne permettent pas à l’État de s’engager, les études de faisabilité sont positives, et montrent que les deux projets, à Gardanne et Inova, ne remettraient pas en cause les équilibres. Par ailleurs, je souligne la qualité et la transparence de la relation avec Inova et E.on, le calendrier est pour le moment tenu, » déclarait le Préfet le 5 juin dernier, lors du 3e Comité régional biomasse mis en place suite à la demande du Maire de Gardanne, en réunissant industriels, propriétaires forestiers, professionnels, élus sous les lambris dorés de la Préfecture, se promet de mettre sur pied une inter-profession régionale d’ici la fin de l’année.

Quatre points de travail ont été retenus : l’accompagnement des propriétaires forestiers face à aux intermédiaires pour une répartition équitable du prix du bois, l’analyse et la vérification par l’État des plans d’approvisionnement des deux projets, la préservation des petites et moyennes chaufferies (220 en circuits courts en région Paca), et la question de l’approvisionnement par les déchets verts, malgré le faible équipement de la région en déchetteries spécialisées. Cet automne, le prochain comité biomasse fera plus en détail le point sur le plan d’approvisionnement d’E.on. Car le compte à rebours tourne en toile de fond, et arrivera bientôt à échéance. Sauf retournement improbable, Provence 4 Biomasse entrera en service courant 2015.

*La Provence, 17 juin 2014
**Var Matin, 14 août 2014
*** Denis Ostré, responsable d’Inova Brignoles,
Var Matin, 14 août 2014