Economie

La Poste est-elle encore une grande boîte aux lettres ? Energies 371 - Bruno Colombari

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L’inauguration, début février, de la plateforme de distribution du courrier à la zone Avon, qui dessert désormais six communes, ne suffit pas à masquer les problèmes rencontrés au quotidien par les habitants avec leur courrier : tournées jusqu’en fin d’après-midi, erreurs d’adressage, délais à rallonge, plis non distribués, colis en retard... Des effets secondaires et prévisibles de la tranformation de La Poste en société anonyme.

Depuis quelques mois, vous avez probablement remarqué le nouveau bâtiment gris surmonté du logo de La Poste, entre la zone Avon et l’usine Rio Tinto, au quartier La Plaine. C’est là que, depuis septembre 2011, transite le courrier à destination de Gardanne, Biver, Mimet, Saint-Savournin, Cadolive, Gréasque et Meyreuil, soit 35 000 foyers.

Chaque matin, des camions venus du centre de tri de Vitrolles apportent quelque 34 000 lettres et 1 100 colis qui seront distribués dans la journée par 59 facteurs. Sur le parking à l’arrière du grand bâtiment aux allures de plateforme logistique, une vingtaine de voitures jaunes sont garées. Une trentaine de deux-roues motorisés ainsi que deux vélos à assistance électrique et un chariot pour la tournée à pied complètent le parc.

« L’objectif de la création de cette plateforme de distribution du courrier, explique son directeur Bernard Bonneau, est d’améliorer la distribution et les conditions de travail des agents. Auparavant, le tri avait lieu dans les bureaux de Poste des six communes. » Selon Gilles Andrieu, directeur du Groupement courrier Pays d’Aix-Côte bleue, « ce type d’installation, qui a nécessité un an de travail et coûté 1,6 million d’euros, permet de réduire de 20 % les émissions de CO2 par foyer desservi d’ici 2015, en diminuant le nombre de camions sur les routes et les nuisances en centre-ville. Nos mots-clés, ce sont performance, innovation et esprit de service. Rappelons que 87 % des lettres sont distribuées à J+1. Le courrier de demain sera connecté, augmenté et numérique. »

Un discours ambitieux et volontariste dans lequel manque singulièrement la notion de service public, comme l’a relevé Roger Meï : « Avec ce bel outil, il ne devrait plus y avoir de retard dans la distribution du courrier... Vous avez employé le mot client. On aurait pu dire usagers. Vous êtes au service du public. »

Les usagers, justement, ont parfois l’impression d’être les oubliés de l’histoire (90% du courrier a été émis par les entreprises en 2010). Véronique, qui habite rue Borély, constate que l’an dernier il n’y avait pas de problème, mais que désormais, « le facteur passe à midi, ou à 14h, parfois à 19h... il y a aussi des erreurs de destinataires. » Isabelle, qui habite au Ribas, explique que « depuis que notre ancienne et fidèle factrice a pris sa retraite dans mon quartier, les nouveaux se trompent régulièrement de boîte à lettres, et je redistribue le courrier, mes voisins aussi. Les erreurs de distribution sont plus fréquentes pendant les vacances scolaires, » période où les titulaires des tournées sont parfois remplacés.

Quant à Jocelyne, du quartier Notre- Dame, elle constate que depuis le départ en retraite de la factrice habituelle, « la tournée est faite par trois facteurs différents. Je suis également “dépôt de courrier,” c’est-à-dire que La Poste dépose dans notre jardin un sac avec le courrier du secteur et le facteur vient le prendre pour faire la distribution. Il arrive que ce sac ne soit pas déposé... et nous n’avons pas de courrier ! » Comme elle travaille aussi à domicile, Jocelyne utilise les services réservés aux professionnels : « Il est fort regrettable que le guichet Pro ne soit pas toujours ouvert, en particulier quand il y a affluence à La Poste. Et les courriers lents sont vraiment très lents. Mais, pour les tarifs normaux, ça n’est pas toujours J+1. C’est plus souvent J+2, voire J+3. »

Muriel, qui habite au quartier La Crau raconte que « depuis septembre dernier, le courrier arrivait vers 17h, voire 18h, mais avec une nouvelle factrice, depuis un mois la situation s’est améliorée. Mais il arrive souvent qu’on n’ai pas de courrier pendant trois jours d’affilée, alors qu’avant nous en recevions tous les jours. » Dans le cadre de son travail (au secteur Éducation de la Ville), Muriel constate : « les administrés se plaignent de courriers qui arrivent au bout d’une semaine voire quinze jours, ce qui pose problème quand ces courriers concernent des inscriptions aux centres de loisirs. Nous avons aussi beaucoup de retour avec NPAI (boîtes non identifiables ou manque le bâtiment) alors que les gens sont toujours à la même adresse...  »

On pourrait ainsi multiplier les témoignages. « L’objectif est de réduire les coûts afin de mettre en place la tournée partageable entre plusieurs facteurs, explique Éric Dousseron, responsable distribution de la CGT 13 activités postales. Avant, il existait des rouleurs, du personnel qualifié qui assurait les remplacements dans les tournées. Ce système disparaît, et ainsi on casse le lien social entre les usagers et les facteurs. Demain, on va vers une distribution à trois ou quatre jours par semaine, comme c’est déjà le cas à l’étranger.  »

D’autre part, les tournées sont réorganisées tous les dix-huit mois au minimum : « or, le nombre de plis diminue, mais leur volume et leur poids augmente, ce qui n’est pas pris en compte. On le voit bien sur la distribution des colis, où une tournée couvre parfois plusieurs communes. L’augmentation du nombre de colis [notamment grâce à la vente en ligne, NdlR] n’a pas été anticipée par La Poste, d’où des sous-effectifs chroniques et du recours à du personnel en intérim. »

Dans les nouveaux bureaux de Poste, comme celui de Gardanne qui a réouvert en novembre, les opérations courrier sont essentiellement traitées par les usagers eux-mêmes, avec des automates mis à leur disposition. « Si on mettait les moyens humains pour aider les gens avec les automates, ça irait, constate Frédéric Bérenguier, responsable du pôle Enseignes à la CGT 13 activités postales. Il faut savoir que La Poste comptabilise les opérations d’un bureau pour définir le personnel mobilisé. Or les opérations courrier ne sont plus comptées. Le but du jeu, c’est que les gens soient exaspérés et ne viennent plus au guichet pour retirer de l’argent, mais qu’ils aillent plutôt au distributeur de billets. »

Quant aux petits bureaux de Poste, leur existence est de plus en plus menacée : « c’est simple : on réduit de plus en plus les horaires d’ouverture au public, on constate une baisse de la fréquentation, et on ferme. Un poste de guichetier supprimé, c’est 50 000 euros économisés par an. » Des petits bureaux de villages sont ainsi remplacé par des agences postales communales (prises en charge par les municipalités) ou des relais postaux (dans des commerces).

Dans le département, une dizaine de bureaux ont ainsi été remplacés. En en France, ils représentent déjà 7 000 des 17 000 points de contact de La Poste. Depuis deux ans, La Poste est une société anonyme à capitaux publics. Depuis début 2011, le courrier de moins de 50 grammes est ouvert à la concurrence.