Cézanne à Gardanne, par Denis Coutagne Conservateur en chef du patrimoine, Directeur du musée Granet

Publié le

Préface de l’ouvrage Gardanne, le seul village peint par Cézanne

“Pour finir je vous dirai que je m’occupe toujours de peinture et qu’il y aurait des trésors à emporter de ce pays-ci qui n’a pas trouvé encore un interprète à la hauteur des richesses qu’il déploie”. Ainsi écrit Cézanne de Gardanne à son ami Victor Chocquet en date du 11 mai 1886, Gardanne où le peintre séjourne depuis une petite année déjà avec femme et enfant (lequel âgé de 13 ans est inscrit à l’école). De fait Cézanne passe plusieurs mois à Gardanne (année 1885-1886), au médian de sa vie d’homme et de peintre. Sur le plan humain, on sait qu’il traverse alors une crise passionnelle dont l’enjeu nous échappe (la femme pour laquelle le peintre éprouve une passion ne nous est pas connue). Gardanne paraît lui assurer le repli et la tranquillité voulue.

Sur le plan pictural, il devient le “grand Cézanne” que nous célébrons. Dans les années qui précèdent, il vient d’apprendre à l’Estaque à dépasser l’impressionnisme dont il a voulu partager un temps les enjeux. Mais à l’Estaque il découvre de grands panoramas dominant la mer bleue de la baie de Marseille, donnant à ses compositions une force classique insoupçonnée. La couleur devient sa matière et son lieu, tant Cézanne découvre que la peinture doit se composer à partir d’elle, pour elle : “quand la couleur est à sa richesse, la forme est à plénitude” dit-il encore.

Le temps de Cézanne à Gardanne est un temps relativement circonscrit mais Cézanne avait besoin de ce village pour opérer un nouveau dépassement : ne rien perdre de la couleur mais composer les tableaux à partir des structurations objectives découvertes sur nature. Et voilà que le peintre donne des tableaux qui représentent un village de Provence : ni Aix, ni Peynier, ni Fuveau, ni Vauvenargues n’attireront le peintre. Gardanne seulement permet au peintre de s’inscrire dans une tradition védutiste, c’est-à-dire dans la tradition des peintres italiens attachés à révéler picturalement les villes, monuments, selon un ordonnancement classique. Ici il retient le village sur une colline vue frontalement. Trois fois Cézanne peint le village autour de son clocher : quel symbole ! L’artiste veut l’unité autour d’une architecture significative tant spirituellement que architecturalement.

De plus il choisit trois heures différentes du jour comme pour signifier la totalité du temps. Ce ne sont pas les séries de Monet devant la Cathédrale de Rouen, mais une saisie d’un temps immobile. Comme toujours, le peintre prend du recul et se tient en vis-àvis de son motif, en l’occurrence sur la colline en face. Mais Cézanne aime les environs ainsi, il choisit un autre village, le Payannet, cette fois pour composer une toile en longueur comme une réponse à la falaise allongée que signifie Sainte- Victoire. Et voilà qu’il peint alors la montagne selon un angle de vue qu’on ne trouve qu’à cette période : la montagne semble retenir l’horizon de disparaître et ramène le paysage au devant.

Ayant ainsi expérimenté un nouveau rapport au motif, Cézanne cherche compose encore quelques toiles au Jas de Bouffan à Aix, mais il veut des lieux plus sauvages associant à la fois l’ordre et le désordre. Château-Noir et Bibémus répondront à ces nouvelles exigences picturales. Gardanne aura marqué sans contestation possible ce moment où Cézanne devient le classique d’un art nouveau, dans la tradition de ses maîtres italiens puisqu’il entendait “faire du Poussin sur nature”.

 

Dans l'actu