Sciences

Bienvenue dans le meilleur des nano-mondes ? Energies 387 - Jeremy Noé

Mis à jour le

Dans quelques jours il sera 2013. On n’a toujours pas de sabre laser ni de voitures volantes, mais les nanotechnologies pointent le bout de leur nez, et elles pourraient tout changer. Entre fantasmes et réalités, une conférence au site Charpak a permis de (presque) faire le point.

Voir le dossier
Centre microélectronique Charpak

Les nano-technologies, ce sont les technologies du minuscule. Un nano c’est un milliardième de mètre. Soit la faculté pour les scientifiques et les industriels de manipuler la matière à l’échelle atomique et moléculaire (donc : invisible) pour en changer les propriétés ou construire de microscopiques systèmes embarqués.

C’est par exemple un réfrigérateur résistant aux microbes grâce aux nano-particules d’argent (commercialisé par Samsung depuis 2003), un lustrant pour voitures à l’adhérence “nanotechnologiquement” augmentée, des vêtements imperméables et résistants aux tâches, comme ce pantalon Gap. Et peut-être bientôt un chocolat à saveurs différentes selon la puissance du four microondes (le géant de l’alimentaire Kraft Foods, propriétaire de Milka et Côte d’Or, a lancé des recherches dès 2000) !

En 2010, un rapport de l’ONG Les amis de la Terre recensait 106 nano-aliments commercialisés, et selon l’Europe, ce serait de 475 à 858 produits de consommation contenant des nanomatériaux qui seraient présents sur le marché européen, avec une majorité de produits de santé et de fitness. Mais pas que. « Les nanotechnologies ouvrent des potentialités en médecine fantastiques : il s’agit de cibler cellule par cellule, de manière très pointue. La nanoélectronique permet d’envisager de travailler avec de l’électronique embarquée dans le cerveau... neurone par neurone, » explique Daniel Bois, chargé de mission C’Nano, un groupement de chercheurs.

Mais attention : si les industriels ont pris le train des nano en première classe, les chercheurs en sont encore au stade des études cliniques. Le jeudi 6 décembre dernier, dans le cadre d’une série de forums régionaux, une conférence organisée par C’Nano au CMP Georges-Charpak entendait faire le point sur la nanotechnologie, avec un gros plan sur la santé.

Aux manettes, quatre chercheurs, modérés par Hervé Jacquemin, chargé de mission Culture scientifique, technique et industrielle de l’école des Mines installée à Gardanne. Selon Jérémie Pourchez, ingénieur en matériaux du centre Ingenierie et Santé (Laboratoire interdisciplinaire des nanoparticules aérosolisées) de l’école, les nanos et la santé font l’objet aujourd’hui de deux grands types de recherches, l’un industriel, l’autre médical.

« Dans l’industrie, on s’intéresse aux travailleurs qui vont manipuler des poudres à base de nano-particules qui vont s’agglomérer entre elles, avec de nouvelles propriétés, explique-t-il. Les gens exposés à ces nanoparticules peuvent être exposés à des risques particuliers. Les industriels y sont de plus en plus sensibles. Alors on fait des tests de “toxicité,” ou plutôt de “risque.” Ensuite, sur le plan médical, il s’agit de développer des nanoobjets et maîtriser leur devenir biologique. »

En clair : développer des nano-remèdes capables de cibler directement des cellules malades sans qu’ils ne se dispersent n’importe comment dans le corps. Georges Malliaras, responsable du département de bioélectronique au CMP, complète : « On travaille en collaboration avec la Timone à Marseille. On s’intéresse aux interfaces avec les neurones pour mieux comprendre l’épilepsie, Parkinson, Alzheimer, pour faire des diagnostics. On travaille aussi sur l’ingénierie de tissus : c’est par exemple fabriquer un “échafaudage” de nanoparticules, à mettre sur le visage d’un grand brûlé pour aider la peau à guérir. »

Certes, mais en 2012-2013, qu’est-ce qui relève du fantasme, qu’est-ce qui relève de la réalité ? Jérémie Pourchez avance que certaines nanoparticules de synthèse (gadolinium, aérosol radioactif) sont utilisées depuis une trentaine d’années, tandis que des nano-capsules sont autorisées sur le marché américain depuis près de dix ans. Cependant, « La recherche se concentre d’abord sur des pathologies extrêmement graves. Avant que les nano-technologies soient utilisées sur des cancers qui intéressent monsieur et madame tout le monde, il se passera à mon avis quelques années encore... »

Certains voient les nanotechnologies à l’origine d’une 3 e révolution industrielle, d’autres n’hésitent pas à parler “d’amiante du 21e siècle.” S’il est plutôt excitant d’envisager soigner des neurones à coups de nano-robots ou inventer des slips auto-lavants, beaucoup s’interrogent sur une possible perte de contrôle de ces “microbes artificiels,” une fois lâchés dans la nature... et dans l’organisme humain.

Daniel Bois rappelle que les nano-particules sont présentes dans l’univers depuis la nuit des temps. Pour lui, « Les craintes sont dues à une totale méconnaissance de ce que sont ces nano-particules. La plupart proviennent des volcans, du pollen, de nos pots d’échappement, des feux de broussaille... il y en a 10 000 dans 1 cm3 d’air. Les nano-particules produites par la recherche scientifique aujourd’hui sont vraiment infimes en comparaison. Bien sûr, compte tenu de leur réactivité très forte, il faut se poser la question de leur devenir, de leur impact. »

Les chercheurs souhaitent donc plus de transparence en la matière, afin de ne pas recréer les mêmes conditions négatives que pour les OGM. Et il y en aurait bien besoin : d’une part, 59% des français disent mal comprendre les enjeux des nanotechnologies (sondage Ipsos-Logica de juin 2012), d’autre part les recherches et utilisation des nano-technologies, notamment industrielles, manquent aujourd’hui cruellement de contrôle et de législation.

En attendant de trancher le débat d’ici quelques années (au mieux), une chose est certaine : dans la course aux nano, l’Europe est à la traîne. En 2011, avec environ 1,5 milliard de dollars investis par les autorités publiques, elle se classe selon les estimations de Cientifica derrière la Russie (2,6M$), la Chine (2,25M$) et les États-Unis (2,18M$).